Les Crocodiles : chronique d’une BD qui fait mal


Cela fait 13 ans que je chronique des BD sur le net. Cela fait quelques années maintenant que je m’intéresse aux questions de sexisme.
Alors quand une BD sur le sexisme sort, forcément, je la chronique…

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« Tais-toi ! »
« Comment t’oses parler de ça ?! »
« T’exagères ! »
« Tu te fais des films !! »
« Tu dis ça pour te faire remarquer… »
« Je ne te crois pas ! »

Voilà assez traditionnellement une partie des réactions que doit se coltiner une femme qui décide de témoigner d’un harcèlement de rue, d’une agression voire d’un viol. La moquerie, la minimisation, la négation. Non seulement elle a subi quelque chose de plus ou moins difficile, traumatisant mais en plus, on l’accable.
Évidemment, pendant longtemps, personne n’en a vraiment parlé. Et puis petit à petit, les langues commencent à se délier…

Ainsi est né le Projet Crocodiles sur internet, un tumblr créé en juillet 2013 dans lequel l’illustrateur Thomas Mathieu met en image les témoignages qu’il a reçus de femmes confrontées aux “crocodiles” masculins du quotidien.
Pourquoi des crocodiles ? Il faudrait demander à l’auteur mais je trouve l’idée intéressante : le prédateur à sang froid, patient, qui attend sa proie, aux aguets. Image de ce cerveau reptilien, source des pulsions et désirs sans limite ni retenue (mais l’être humain est également doté d’un cortex préfrontal très développé qui permet justement de se contrôler et normalement d’éviter de se laisser bêtement dirigé juste par des pulsions primaires… Je dis ça comme ça).
Ainsi ces femmes (cis ou trans, on parle ici de genres), qui ne sont coupables de rien sauf d’être justement des femmes, osent témoigner d’épisodes parfois assez légers (mais tout de même…), parfois extrêmement graves. Mais qui prennent leur racine dans un même mal, le sexisme, ce mal insidieux qui laisse notamment à penser aux hommes que toute femme est disponible pour eux.

À ce moment-là, généralement, on a droit dans les cinq minutes qui suivent au classique “NotAllMen” : “Mais tous les hommes ne sont pas comme ça voyons, je suis un gars bien, moi, je ne ferai jamais ça !”. Il est toujours assez terrible de constater que face au témoignage souvent difficile d’une femme qui a eu peur, souffert, la réponse en face n’est ni l’empathie, ni la compassion, ni le réconfort… mais la réappropriation de la parole par l’homme qui veut dire que lui ne ferait jamais ça. C’est indécent. Et ce n’est pas le propos.
Ainsi, il y a eu des réactions d’hommes disant “mais pourquoi tous nous représenter sous forme de crocodiles ? Je ne suis pas un prédateur, moi !”. Et justement, la question n’est pas là. Le témoignage se fait depuis le regard de la personne concernée, qui ne peut donc pas spécialement savoir si tel homme va lui mettre la main au cul ou juste lui demander l’heure sans arrière-pensée. Tout homme est un prédateur potentiel, même le meilleur pote, le cousin ou le petit ami (80% des viols sont le fait d’une personne connue et proche de la victime, doit-on encore le rappeler).
L’auteur l’explique lui-même, le costume du crocodile est en fait la représentation visuelle du privilège masculin, que tout homme porte. Il y a d’ailleurs de nombreux exemples dans le livre où les crocodiles amis sont là pour aider, soutenir et s’avèrent être de précieux alliés pour les femmes agressées (encore heureux !!). Ils n’en perdent pas pour autant leurs privilèges masculins, qu’ils veuillent le reconnaître ou non.

Le lecteur masculin est ici invité non pas à s’identifier à “l’homme privilégié”, mais bien à la femme agressée. Voilà une initiative assez rarissime pour être signalée, dans un monde où dans la majorité des cas, c’est l’homme qui va tenir le crachoir : s’il est concerné par le sujet, on le présente en expert à la voix d’or, s’il n’y connaît rien, forcément son avis sera éclairé puisque vu comme neutre et objectif…

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Ainsi cette BD est un électrochoc, même pour quelqu’un déjà consciente de la question comme je peux l’être après avoir beaucoup lu et appris (notamment sur Twitter). En tant que femme, j’ai également déjà eu droit à quelques expériences un peu foireuses (peu mais je sors rarement, ne connais pas les joies du métro et le look androgyne a pour avantage de ne pas pouvoir être identifiée au premier coup d’œil en tant que proie féminine). Énormément de femmes y ont eu droit au moins une fois. Si ce n’est tous les jours…

Certaines histoires sont extrêmement dures et ne laissent pas indemnes. Les cas de viols conjugaux notamment sont encore difficiles à faire comprendre, tant l’idée reste fermement imprimée dans les esprits qu’à partir du moment où on est en couple avec quelqu’un, la notion de consentement semble automatiquement fixée sur “Oui” sans avoir à redemander à chaque fois.
Et le plus affligeant est sans doute de voir à quel point les hommes harceleurs, agresseurs restent totalement inconscients de ce qu’ils viennent de faire, allant jusqu’à parfois accuser la victime de ce qui s’est passé, par son attitude (aguicheuse, allumeuse… parce que bien sûr, une femme qui se fait tripoter sans son consentement n’attendait que ça, hein !!), par ses vêtements et autres signes que l’agresseur interprète comme ça l’arrange pour ensuite se déresponsabiliser de ce qu’il a fait. Même le jeu le plus “innocent” peut facilement partir en vrille et mal se terminer, malgré toutes les “bonnes” intentions des protagonistes au départ.

Cette BD reprenant certaines histoires du tumblr est donc salutaire. Ce n’est clairement pas le genre de livre qu’on va lire par plaisir. Il n’y a rien de plaisant à voir des femmes humiliées, agressées, menacées. Mais ces actes ont été trop longtemps invisibilisés, passés sous silence, laissant alors les agresseurs libres des actes les plus odieux, et leurs victimes coincées dans leur honte et leur image d’éternelles perdantes d’un jeu créé par les hommes pour les hommes. Ce n’est plus acceptable.

La sortie de la BD a néanmoins été l’occasion d’une polémique. Certain-e-s ont reproché à l’auteur de monétiser les témoignages d’agressions et donc de se faire de l’argent sur le dos des victimes. De plus il s’agit de nouveau d’un homme, c’est lui qui fait les dédicaces, qui est mis en avant par l’éditeur, etc.
Je comprends parfaitement ces reproches. Ils posent question, forcément.
Néanmoins, je soutiens cette BD. Oui un homme en est l’auteur mais il s’efface totalement dans ces histoires, laissant la parole aux femmes avant tout. Il a bien sûr demandé l’autorisation à chacune d’entre elles avant la sortie de l’ouvrage. Son nom n’apparaît même pas sur la couverture et il est écrit à l’intérieur “mis en dessins par Thomas Mathieu”, sobrement. Il ne se veut que comme l’outil de sensibilisation et nullement le porte-parole. Parce qu’il a été touché par ce phénomène dont il n’imaginait pas l’ampleur. Et qu’il aimerait que chaque lecteur masculin s’interroge sur ses propres actes, ses propres pensées grâce à ça. Et ne soit peut-être plus jamais le potentiel agresseur.
Qui plus est, vu ce que gagne un auteur de BD avec la vente de ses ouvrages, je doute qu’avec ça, il va devenir riche, s’exiler en Suisse et se faire construire une piscine.

De plus, il y a sur les vingt pages de la fin des conseils. Pas du genre culpabilisants “t’aurais dû faire ci” “pourquoi t’as pas fait ça” qui ont plutôt tendance à enfoncer encore un peu plus la victime. Mais de potentielles stratégies venant de diverses sources, l’auteur ayant justement fait des recherches sur plusieurs sites, Hollaback, Stop Street Harassment ou le livre “Non, c’est non » d’Irène Zeilinger. Cela concerne aussi bien les personnes agressées que les témoins qui ne savent souvent pas comment gérer ça…
Bien sûr, la meilleure façon d’éviter les agressions, ce serait que les agresseurs n’existent plus. Mais en attendant que cela arrive, histoire d’évacuer un peu l’anxiété que peut générer la lecture des divers témoignages, l’auteur préfère finir sur quelque de positif, d’actif, permettant aux femmes de se réapproprier un espace qui devrait être véritablement public ainsi que leur espace privé qui devrait être l’endroit le plus “safe” pour elles (et non le lieu de la majorité des agressions). Je trouve cette initiative vraiment louable et intéressante.

Enfin, les dernières pages sont occupées par quatre postfaces, signées par trois femmes – Lauren Plume du blog Les Questions Composent, Irène Zeilinger, Anne-Charlotte Husson du blog Genre ! – et le collectif Stop Harcèlement de rue. Quinze pages là encore enrichissantes proposant un passage en revue complet de la question du harcèlement, des développements éclairés et pertinents sur les diverses problématiques abordées au fil des pages. À ne pas louper pour mieux comprendre les racines du mal et comment avancer.
Et n”oublions pas deux pages où l’auteur revient sur certaines histoires pour apporter des précisions.

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Alors certes, graphiquement, la BD ne rivalisera pas avec beaucoup d’œuvres visuelles totalement maîtrisées (il faut dire qu’un crocodile, ce n’est pas l’animal le plus évident à dessiner). Certes, la lecture n’est pas très plaisante, en dehors de quelques histoires plus légères, peut-être moins directement axées sur le harcèlement pur mais plutôt sur la question des femmes dans l’espace public. Pour une fois, le vert est loin d’être la couleur de l’espoir…

Mais voilà clairement une BD utile, porteuse d’un message indispensable à diffuser si on veut qu’un jour, une femme puisse sortir, vivre, exister, sans avoir à s’inquiéter constamment de possibles mauvaises rencontres.
Et qu’on ne me ressorte pas les sempiternelles “mais on ne peut plus draguer alors ?”. C’est hypocrite. Et totalement faux.
Le but d’un homme exhibant son sexe devant une femme, ou se masturbant devant chez elle après l’avoir poursuivie, ce n’est pas de la “draguer”.
Le but d’un homme qui fait un compliment à une femme (qui ne lui a rien demandé et n’attend pas d’être validée par le “male gaze” pour trouver un sens à son existence) puis qui la traite de pute, de salope ou de boudin parce qu’elle n’a pas l’obligeance de faire la réponse soumise qu’il attendait, ce n’est pas de séduire.
Le but d’un homme qui propose de raccompagner une femme chez elle après une soirée et qui ne supporte pas qu’elle ne s’offre pas gentiment à lui ensuite pour remercier son preux chevalier, ça n’a rien de romantique.

Alors qu’on nous lâche avec des excuses foireuses, les colères type “on ne peut plus rien dire” et autres “vous voyez le mal partout”. Il y a besoin de sérieuses remises en question chez bon nombre d’entre nous et ça ne peut pas être confortable. Mais il ne faut pas oublier que le but à atteindre n’est que positif : que chaque individu de notre société, homme, femme, non-binaire, puisse vivre dans le respect, sans crainte à chaque tournant de rue, à chaque heure du jour comme de la nuit.

Et s’il y en a qui se sentent émasculés par tout ça, à eux d’apprendre à écouter la voix de celles qu’on a réduites au silence depuis des siècles. S’ils ne veulent rien entendre, on avancera quand même, de toute façon.

Ironie suprême : les quelques phrases que j’ai écrites en début de texte, la BD en est victime également. La ville de Toulouse devait exposer, à l’occasion le 25 novembre dernier de la Journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes, quelques planches du Projet Crocodiles dans un square. L’expo a été annulée au tout dernier moment par décision de la majorité UMP de la mairie, qui aurait trouvé les planches “immorales” et “violentes” (mots que réfute Laurence Katzenmayer, adjointe maire, qui dénonce néanmoins “le caractère provocateur et parfois vulgaire de certains textes”). Eh bien oui, madame, il s’agit de témoignages violents. C’est un peu le principe quand on veut dénoncer la violence, on a du mal juste avec des petites fleurs et des mots doux !!
Une participante du projet a d’ailleurs écrit une lettre ouverte poignante à Julie Escudier, l’élue en charge du projet, pour exprimer son indignation face à cette nouvelle silenciation de ces insupportables actes que subissent des millions de femmes au quotidien.

Notons pour terminer que le « Petit guide illustré du respect dans la rue (ou ailleurs) », avec les dessins de Thomas Mathieu, est sorti en Belgique, disponible notamment gratuitement sur le net.

Les Crocodiles
Témoignages sur le harcèlement et le sexisme ordinaire
mis en dessins par Thomas Mathieu
Sortie le 31 octobre 2014 chez Le Lombard
202×268 mm – 176 pages – 17,95€

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