La première homophobe, c’était moi


1-homophobie-tuePendant 3 ans, je me suis détestée.
Jusque-là, je n’étais déjà pas une grande fan de moi-même, au contraire. Je me trouvais godiche, niaise, maladroite, gamine et fondamentalement chiante. Mais à 19 ans, les choses ne se sont pas arrangées quand j’ai commencé à envisager la possibilité de ne pas être vraiment très hétéro. Voire pas du tout. Et que mon énorme malaise face aux garçons n’était peut-être pas dû qu’à mon inexpérience ou mon manque de maturité. Que devoir résister à une énorme envie de courir très très loin d’un mec qui voulait être plus qu’un pote n’était peut-être pas si classique que ça. Que la peur panique ressentie dans ces moments-là ne voulait peut-être pas dire « c’est normal au début » mais « bon sang, dégage, dégage !! ». Que si le seul moyen d’accepter d’être embrassée, c’était d’avoir enchaîné 3 pintes de bière, ça voulait peut-être dire un truc.

Bref.
De 19 à 22 ans, je me suis haïe. Profondément. La première homophobe que j’ai rencontrée, c’est moi-même. J’aurais tout donné pour être différente, pour pouvoir me forcer, pour faire taire cette lancinante question qui se faisait chaque jour plus forte dans ma tête. J’ai pensé à en finir, beaucoup, souvent. J’ai nié farouchement, j’ai tenté d’oublier, j’ai continué à tenter le coup en espérant qu’un nouveau mec me montrerait que « Ouf, fausse alerte ». Mais non. Tous les matins, je me levais et c’était encore là. Plus fort que la veille. Et plus je refusais, plus je me haïssais. Et plus je me forçais à sortir avec des mecs, plus je me haïssais. Et plus je leur faisais du mal, aussi.
Un jour, je me suis surprise à craquer pour unE collègue qui faisait le même petit boulot que moi le week-end. J’ai failli m’écrouler, j’ai dû devenir livide mais je devais rester à mon poste. J’ai fini mon service dans un état second. Choquée par moi-même. D’un coup, je m’étais rendu compte que tout ce que j’avais cru ressentir pour des mecs, ce n’était qu’une mascarade minable face à ce qu’une seule nana pouvait me faire d’un regard.
Mais j’ai continué à me mentir, en espérant que ça passe.
Spoiler : ça n’est pas passé.
Quelques mois plus tard, j’ai regardé une émission sur de jeunes homosexuels et leur famille. J’ai entendu leur témoignage et je me suis vue à leur place. Ils racontaient ma vie, mes peurs, mes doutes. Ma haine. Plus d’hésitation possible, j’étais comme eux. Je ne pouvais plus nier face à tant d’évidence.

Pour autant, la haine ne s’est pas envolée avec la question enfin résolue. Au contraire, elle s’est renforcée. C’était inacceptable. Inenvisageable. Je refusais d’être comme ça, ce n’était pas pour moi. J’en ai pris pour 6 mois de descente infernale, à laisser la haine de moi-même me ronger. J’étais seule au monde, je ne pouvais en parler à personne. Je ne voyais aucune issue à part peut-être… Mais non, je n’ai jamais franchi le pas, même si j’y ai pensé jusqu’à l’obsession parfois. Fixant cette fenêtre, en me demandant si c’était assez haut.
J’ai fini par être dans un état mental assez pitoyable, même si je tentais de donner le change. Mes collègues n’étaient pas dupes, et une m’a filé l’adresse d’un professionnel. Parce que visiblement, ça n’allait pas.
J’ai compris qu’il allait falloir faire un choix, que ça ne pouvait pas continuer comme ça : soit j’arrêtais tout définitivement, soit je mettais tout ça sous clef à vie et je me forçais, quitte à être malheureuse, soit je lâchais prise, j’acceptais et j’avançais enfin.
J’ai vu le professionnel, j’ai commencé à vider mon sac. J’ai profité des débuts du net pour chercher et discuter, me rendant compte que les homosexuels n’étaient pas d’horribles personnes infréquentables. J’ai lu sur la haine des autres, sur l’homophobie. J’ai pleuré, ragé, ma colère tournée vers tous ces donneurs de leçon condamnant l’amour. Dont moi. Et un matin, je me suis levée et le poids était parti.
Je suis sortie de chez moi et sur la route pour aller au boulot, j’ai regardé les gens marcher. J’ai trouvé les femmes incroyablement belles, pour la première fois où je m’autorisais à les regarder. J’ai ressenti viscéralement que tout ce que j’avais construit comme univers sentimental et amoureux pendant 22 ans, ce n’était que du vide, qu’il n’y avait rien derrière, que je ne faisais que jouer un rôle et suivre le mouvement et que je n’avais en fait jamais rien vraiment ressenti. Là, il me suffisait de regarder une fille marcher tranquillement dans la rue pour me sentir exploser, vivre, tout simplement. Plus rien n’allait être pareil.

Un mois après, je partais le cœur léger aller rendre visite à des amis à Lille, à Paris, à Strasbourg, moi qui n’osais rien faire. Je leur ai fait mon coming-out (et deux d’entre eux m’en ont fait un par la suite également). Encore un mois plus tard, je rencontrais quelqu’un.

Aujourd’hui, presque vingt ans après, je ne suis toujours pas vraiment amie avec moi-même. J’ai mes soucis, mes angoisses, mes phobies, mes paniques. Mais ça n’est plus lié à ça. Cette partie de moi, je l’assume, sans honte ni une once de culpabilité. Celle que j’avais rencontrée alors est toujours là et on continue notre petit bout de chemin ensemble.

Mais cette haine et ce dégoût de moi-même ont laissé des marques, des cicatrices que je ne souhaite à personne et qui font qu’aujourd’hui je bondis à chaque relent d’homophobie que je décèle. Je ne veux plus que des gamins ou des adultes se retrouvent à en passer par là juste pour ça. Ce n’est pas acceptable. Je refuse qu’ils développent cette haine d’eux-mêmes à cause de la haine que la société projette sur eux.
Il faut rendre cette possible découverte aussi légère et évidente que possible, sans plus aucune remarque insidieuse, vexante, culpabilisante, méprisante, injurieuse, blessante. Sans plus rien qui puisse les pousser à s’auto-détruire, à se nier, à se haïr.
Et ça, c’est une autre évidence…

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7 réflexions sur “La première homophobe, c’était moi

  1. Quel beau (et terrible) post… Je me suis permis de le relayer : comme tu dis, si des paroles peuvent toucher une personne, une seule, elles auront été utiles.
    Je suis vraiment triste que tu aies dû à subir toutes ces interrogations sans fin à l’âge où d’autres se demandent s’ils devraient fumer ou aller en boîte comme tout le monde, c’est tellement injuste. Mais je suis ravie que tu aies trouvé ta copine et que ton homosexualité ne soit plus ton problème, mais celui de gens haineux, bornés et stupides. Le combat sera long.
    Désolée, c’est le post le plus mièvre de l’année…

    Aimé par 1 personne

      • Tu n’aurais jamais du hésiter. Si tu as écris ce post c’est que tu avais besoin d’un exutoire, que tu sais que ça peux servir à d’autres. Ton histoire, même si elle est très personnelle, est malheureusement celle de beaucoup d’autres. J’ai moi-même mis 23 ans pour me l’avouer. Le mal-être je l’ai connu, mais ce n’était pas nécessairement lié à ça, du moins pas toute ma vie.
        Le phrase la plus importante c’est « Et un matin, je me suis levée et le poids était parti. » C’est ce moment qui t’a libérée. D’autres subiront la même chose, il faudrait plus de lieux d’écoute pour que les jeunes qui se posent des questions aient des réponses sans avoir à avoir honte ou peur.
        Je suis contente que tu t’en soit sortie, même s’il reste des sequelles, tu peux être toi-même et vivre ta vie 😉
        Bonne continuation!

        Aimé par 1 personne

    • Pas grave, je crois qu’on a le droit d’être un peu mièvre après la lecture d’un texte d’une sincérité tellement désarmante.
      Et qui rappelle certes des évidences dans sa conclusion mais des évidences malheureusement trop peu partagées.

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