Le Grand Prix d’Angoulême 100% masculin


angougou04

Par Pochep

Hier est sortie la liste des 30 nominés pour le Grand Prix du Festival d’Angoulême. 30 noms. 30 hommes. 0 femme.
L’année dernière avait déjà été sujet à râleries puisqu’il n’y avait alors qu’une femme, Marjane Satrapi. Et cette année donc aucune. Parfait, on avance…

Le but du Grand Prix est de récompenser un auteur pour sa carrière, son œuvre, son apport à la BD. Selon le Festival d’Angoulême, aucune femme ne le mérite.
En 43 ans, seule une femme a reçu ce Grand Prix, Florence Cestac en 2000. Claire Brétecher a reçu un Grand Prix honorifique en 1983 pendant que Jean-Claude Forest recevait le Grand Prix en lui-même.
43 ans, une femme.
Pour répondre à ça, le net et notamment Twitter, s’est enflammé hier, notamment avec le HT #WomenDoBD. Et c’était beau !
Pour ma part, je vous propose 2 articles : un sur Militancrise pour parler du côté sexisme, un sur AfterM pour le côté créatrices de BD.

Ici donc, parlons féminisme et sexisme. 30 hommes, 0 femme.
Le Festival a répondu à la polémique par la voix de son délégué général, Frank Bondoux. Attention, pépite de condescendance et de mépris :

« Ce Grand Prix récompense un auteur pour l’ensemble de son œuvre et sa carrière, or, l’histoire de la BD jusqu’aux années 80 est essentiellement d’obédience masculine. On ne va pas instaurer des quotas. Le critère doit-il être absolument d’avoir des femmes ? Le Festival reflète la réalité de cet univers. »

Sous-entendu : aucune femme ne mérite d’être dans cette liste, foutez-nous la paix, circulez, y a rien à voir.

Reconnaissons que quand on regarde la liste des précédents Grand Prix, le Festival a principalement misé sur l’homme francophone. Ce n’est qu’assez récemment qu’il a commencé à découvrir que des non-francophones faisaient aussi de la BD qui valait le coup d’être lue. Il a fallu tellement d’années pour que les auteurs japonais soient enfin reconnus (et encore, juste quelques auteurs très typés)…
Mais a priori, ce n’est toujours pas le tour des femmes.

Il n’y aurait donc aucune femme de par le monde dont la carrière et les œuvres mériteraient au moins une simple sélection (je ne parle même pas de gagner, hein !). Ah bon ? C’est marrant, moi j’ai déjà quelques noms qui me viennent en tête : Rumiko Takahashi, Clamp, Riyoko Ikeda, Moto Hagio. Des femmes qui ont tant apporté à la BD japonaise et ce depuis des décennies. Et je ne doute pas qu’il y en ait quantité d’autres, dans d’autres pays,  mais je laisse le soin aux plus connaisseurs que moi de les trouver.
Mais à côté de ça, le Festival se targue de refléter la réalité de cet univers. Une réalité très andro-franco-centrée.

Bien évidemment, quand j’ai commencé à retwitter toute cette histoire sur le net, avant que la râlerie devienne générale, un vénérable homme est venu me délivrer sa sagesse :
angougou02Oh mais oui, suis-je bête, ceci est encore un faux combat et je m’énerve pour rien. Ah, heureusement qu’il y a toujours un brave homme pour venir me dire sur quoi je dois m’énerver !!
angougou01Ah ben si on commence à parler des « vrais fans » et des « faux fans », tout de suite…
angougou03Ben voilà, en fait, cette sélection n’est pas sexiste, c’est juste moi qui me focalise trop dessus !!
Le fait qu’un gros Festival de BD dise ouvertement qu’aucune femme ne mérite de recevoir un prix récompensant sa carrière, ce n’est bien sûr pas grave ! Ne pas être reconnue par ses pairs, être constamment oubliée et invisibilisée, c’est rien du tout voyons !

Bizarrement, je n’ai plus trop entendu parler de mon sauveur quand le net s’est emballé sur la question et que même des auteurs ont commencé à réagir pour se plaindre de ce manque absolu de diversité dans la sélection. Riad Sattouf a ainsi demandé à être retiré de la sélection tant que celle-ci ne serait pas un peu plus paritaire. Suivi par Daniel Clowes et Charles Burns, par la voix de leur éditeur français Cornélius, ainsi que Joann Sfar? Et d’autres se joignent au mouvement. Voilà une sélection qui commence à avoir un peu de plomb dans l’aile. A priori, il n’y a pas que les méchantes féministes misandres que cela dérange…
De même, le collectif des créatrices de BD contre le sexisme s’est fendu d’un communiqué bien cinglant, appelant notamment les auteurs à ne pas voter pour ce Grand Prix.

Cette histoire pourrait paraître anodine, sans conséquence. Elle est au contraire profondément révélatrice d’une société qui refuse encore de reconnaître les femmes à la hauteur des hommes. Qui accepte leur travail mais refuse de l’associer à une idée d’excellence. Surtout n’encourageons pas trop les femmes, elles risqueraient d’y prendre goût et d’avoir de l’ambition. Plafond de verre, encore et toujours.
Bien sûr que des femmes sont récompensées dans les autres Prix du Festival (bon, pas énormément non plus mais il y en a. Et notamment au niveau du Prix du public, bizarrement…). Et dans la sélection de cette année, sur les 40 BD, 8  ont été faits par des femmes, et 3 en collaboration avec un homme. Cela me semble nettement plus représentatif de la réelle diversité du milieu de la BD. Mais le Grand Prix leur reste inaccessible.

Là encore, on rejoint mon précédent billet. La question n’est pas de se victimiser, de se plaindre. Mais de faire reconnaître un fonctionnement, souvent inconscient d’ailleurs, qui met en avant les hommes au détriment des femmes.
Il n’est évidemment pas question de quotas, ni d’imposer qu’il y ait des femmes juste parce qu’il faut des femmes. Mais simplement reconnaître que même dans un milieu au départ majoritairement masculin, les femmes ont toujours eu leur place et continuent aujourd’hui d’apporter leur pierre à l’édifice culturel de la BD, de plus en plus.

Quelques articles :
Actualitté
Le Monde
Libération
Télérama

Suite à diverses interventions du délégué général du Festival, je me permets d’ajouter quelques mots :

« On parle d’un prix qui couronne un ou une auteur pour l’ensemble de son œuvre. Et objectivement, les femmes sont arrivées bien plus tard que les hommes dans la BD (…) C’est la réalité, et on ne peut pas tordre cette réalité. »

Faux. En tout cas côté Japon, c’est totalement faux. Mais encore faudrait-il sortir le bout du nez de notre chauvinisme forcené…

« En attendant, le festival a invité « officieusement » le collectif des créatrices à dresser la liste de femmes susceptibles d’être éligibles au Grand Prix. « Dans les suggestions, je n’ai pas vu la liste de 5 ou 10 noms incontournables », ajoute Franck Bondoux. »

Marion Maille explique que le collectif en question a refusé de fournir une liste parce que le Festival d’Angoulême se targue quand même d’être expert en BD et que c’est un peu leur job. Magique de réussir à voir une liste qui n’existe pas !

« Et si l’on remonte le temps, et qu’on feuillette des revues mythiques comme Tintin ou Pilote, on se rend bien compte qu’il y avait très peu d’auteures dans ces pages. Le Festival aime les femmes, mais ne peut pas refaire l’histoire de la bande dessinée… »

OK, rappelez-moi ce que veut dire le « I » dans FIBD ? Ah oui, international… C’est sûr que si le Festival ne regarde que les revues francophones, tout de suite ça limite. Des experts en BD, vraiment ?
Quant à refaire l’Histoire… Depuis toujours, les hommes réécrivent l’Histoire pour en effacer les femmes ! Et c’est exactement ce que continue de faire le Festival, sans se poser la moindre question !!
-> Le tumblr des femmes oubliées de l’Histoire, par le collectif Georgette Sand

« On peut reprocher au Festival de ne pas avoir trouvé deux ou trois femmes, pour le symbole. »

Le mec, tranquille, pour éteindre un incendie, balance 30 litres d’essence dessus.

« Mais la question de fond, c’est celle de la réalité historique de la bande dessinée : les créateurs masculins y sont dominants. »

Et depuis quand dominants = seuls ? Que le milieu de la BD ait été pendant longtemps très masculin, personne ne le conteste. Et personne ne demande 50% de noms féminins, ce serait ridicule. Mais cela veut-il dire qu’il n’y avait que 100% d’hommes ? Ou qu’on préfère ne se souvenir que d’eux et pas d’elles ?

Avec des réponses aussi puantes de condescendance, d’ignorance et de mépris, le Festival espère-t-il éteindre la polémique ?
Pendant ce temps, la liste des sélectionnés qui demandent à être retirés s’allonge…

Sources : Télérama et BFMTV

Je vous invite à jeter un coup d’œil à mon autre billet sur AfterM où je parlerai plus précisément d’autrices.

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