L’origine du monde


Voilà quelques mois que je n’ai rien publié sur ce blog. Pas d’idée, pas de temps, et la colère qui alimentait régulièrement l’écriture avait fait place à la fatigue et à la lassitude. Impression de tourner en rond et de toujours redire la même chose… Il y avait pourtant plein d’actu parfaites pour ça mais pas l’énergie pour…
Pour le coup, je profite de la sortie d’une BD pour proposer un nouveau billet. Il s’agit de L’origine du monde de Liv Strömquist, une autrice suédoise, aux éditions Rackham, qui avaient déjà précédemment sorti Les sentiments du prince Charles. Une autre BD que je recommande également chaudement, sur la thématique de l’amour et du couple d’un point de vue féministe (profitez-en, elle vient d’être rééditée !!).
(J’ai chroniqué ces deux BD sur mon site AfterM.)

L'origine du mondeDans L’origine du monde, Liv Strömquist s’intéresse donc aux organes féminins, sources de bien des paradoxes. D’un côté, les femmes les connaissent mal et ce n’est que tout récemment que la science a commencé à s’en préoccuper, de l’autre, la société patriarcale se les ait appropriés pour mieux les instrumentaliser à son bénéfice.
Le sexe féminin, la source de tous les maux. Autant, dans certaines sociétés primitives et même au delà, le sexe féminin, notamment la vulve, le clitoris, et les pertes menstruelles ont pu faire l’objet de cultes, comme le prouvent de multiples statues où il y a exhibition manifeste de l’organe externe ou du sang, parfois même vu comme un filtre magique. Mais suite à l’arrivée de religions monothéistes patriarcales, forcément, cette puissance féminine n’est pas une bonne nouvelle. Les femmes peuvent être enceintes et donner la vie, pas les hommes (dont on a mis quand même un certain temps avant de comprendre leur rôle dans la procréation). Voilà un pouvoir qui n’arrange guère les affaires de ceux qui veulent faire de l’homme le dominant. Que faire ? Facile !! Faire de cette force une faiblesse, une charge, une malédiction.

D’abord en rendant les organes mal connus, incompris, et même diaboliques, rien que ça ! On les associe aux sorcières, qu’on reconnaît en examinant leur sexe (grande classe !), on les mutile sous couvert de sauver l’humanité des pires maux (comprendre : il n’y a que les hommes qui ont le droit d’avoir une vie sexuelle libre), on les mutile (bis) si l’enfant a eu la mauvaise idée de ne pas naître directement dans une case genrée facile à reconnaître (John Money, bonjour). On peut même s’en servir comme arme raciste et sexiste avec le cas de Saartjie Baartman, sud-africaine vendue comme esclave au XIXe siècle et dont les organes sexuels ont été exposés jusque 1985 en France (d’autres sources parlent de 1974)…
(A noter que sa dépouille mortelle – elle est morte en 1815 – n’a été rendue par la France à l’Afrique du sud qu’en… 2002.)

Ainsi, après avoir commencé par rendre ce sexe féminin sale, diabolique et intouchable, on peut facilement le rendre totalement tabou et en faire une source de complexe poussant les femmes à se détester car pensant ne pas faire partie de la « norme acceptable ». Norme qu’elles ne connaissent de toute façon pas puisqu’il y a extrêmement peu de représentations complètes du sexe féminin. On en a fait un organe exclusivement interne, simple négatif de l’organe masculin qui reste bien sûr la référence. En fait un simple trou qui attend d’être bouché… Exit tout ce qui est vulve, grandes et petites lèvres, clitoris, qu’on a bien pris soin de gommer au fil des siècles et plus précisément ces deux derniers siècles pour garder les femmes dans un énigmatique état d’individus sans réelle sexualité, et même sans vraiment de sexe. Les femmes étaient simplement le double négatif des hommes, sans désir, sans plaisir, sans orgasme, sans phallus. Et celles qui osaient prétendre le contraire ne pouvaient être que de vilaines lubriques diaboliques visant la fin du monde…

Et évidemment, qu’est-ce qui représente le mieux la capacité procréatrice des femmes ? Les règles. Là où le sang menstruel pouvait à certaines époques être un fluide magique vénéré, il est évidemment devenu le symbole de la honte absolue dans l’esprit de domination de la société patriarcale qui fait de la femme un simple contenant qu’il faut maîtriser pour contrôler sa capacité d’enfanter.
Le sang menstruel est passé de divin – le cycle de 28 jours, qui revient régulièrement, sans aucune intervention humaine avait quelque chose de mystique – à diabolique, sale, dégradant, à cacher. Lire le fameux Lévitique, une partie de l’Ancien Testament, qui fait  des règles la pire des souillures (pratique pour expliquer pourquoi les divinités masculines devaient avoir le pouvoir).
« La femme qui aura un flux, un flux de sang en sa chair, restera sept jours dans son impureté. Quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir. »
Lévitique 15:19 (et ça va jusqu’au 15:33 comme ça, parce que la méchante femme, elle rend impurs les meubles qu’elle touche, aussi…).
Liv Strömquist

Ou encore Pline l’Ancien qui en fait la cause de tout, de la disparition des abeilles à la rouille des armes.
« Mais difficilement trouvera-t-on rien qui soit aussi malfaisant que le sang menstruel. Une femme qui a ses règles fait aigrir le vin doux par son approche, en les touchant frappe de stérilité les céréales, de mort les greffes, brûle les plants des jardins ; (etc.) »
Passion Menstrues

Encore aujourd’hui, il suffit de regarder les publicités des protections hygiéniques pour voir à quel point cela doit être le plus caché possible, sans que personne ne puisse jamais comprendre que vous avez vos règles (le liquide utilisé est…bleu, pas rouge, et les femmes y sont montrées comme forcément actives, dansant jusqu’au bout de la nuit, escaladant mille montagnes… bref surtout pas pouvant avoir leurs règles). Trop dangereux pour la puissance patriarcale, il faut en faire quelque chose de dégradant et honteux, dont on parle en baissant la voix, en faisant tout de suite comprendre à l’adolescente qu’il est normal qu’elle galère, qu’elle souffre et qu’elle ne doit surtout pas le montrer. Combien de femmes ont déjà entendu leur médecin/gynécologue leur dire que c’était normal d’avoir mal au moment de leurs règles et qu’il ne fallait pas en faire tout un plat ? (Dommage pour elles si elles sont atteintes par exemple d’endométriose qui continue d’être diagnostiquée bien trop tardivement).

princecharles01En 2015, une artiste canadienne, Rupi Kaur, a ainsi vu une de ses photos, la montrant de dos avec une tâche rouge à l’entrejambe, retirée par deux fois d’Instagram pour infraction à son règlement communautaire. Face à l’ampleur des réactions, le réseau social a fini par présenter ses excuses et remettre le cliché. Oui, il faut que des milliers de personnes s’énervent pour qu’une femme puisse montrer le sang menstruel.
Plus récemment encore, aux JO de Rio, une nageuse chinoise, Fu Yuanhui, a dit ouvertement lors d’une interview après une course qu’elle avait mal nagé, qu’elle était très fatiguée car ses règles venaient de commencer. Elle est devenue une héroïne des médias. Pour cette simple phrase.
En faut-il plus pour montrer l’étendue du problème ? L’étendue de cet aveuglement forcé, de cette invisibilisation d’une fonction tout ce qu’il y a de plus banale qui rythme la vie de millions d’utérus, de 50% de l’humanité ?

Par cette BD, Liv Strömquist poursuit son engagement militant qu’on avait déjà vu dans Les sentiments du prince Charles. Et apporte une nouvelle lecture indispensable, documentée, argumentée et pertinente sur le sexisme légitimé par les moyens les plus douteux depuis des siècles. Et nous propose de faire de ce sexe si instrumentalisé contre nous l’allié qu’il devrait être depuis toujours.

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